Il est important ici de souligner trois fois en rouge la sinistre parenté de ce slogan. J’espère que le chargé de com’qui nous a pondu cette horreur a pour lui la malchance, en plus d’être un démago mal dans ses pompes, d’être inculte. Tous ceux qui ont validé sa proposition l’étaient probablement autant. Le recrutement est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires, pour paraphraser Clémenceau.
« Deviens ce que tu es » est une phrase que Nietzsche attribue au poète grec Pindare, largement reprise dans son œuvre, associées à ses célèbres thèses de « volonté de puissance », de « surhomme » et de « mort de Dieu » (comprenez : absence de valeurs fondamentales et acquises). Derrière arrivent le sensualisme, les dérives métaphysiques, tout un tas de questions qui, depuis, sont demeurées sans réponses et qui, mille fois, ont été interprétées par des gens peu recommandables dont Hitler et Mussolini sont les exemples les plus célèbres. Je ne suis certes pas un expert de la pensée de Nietzsche. Mais je sais à quel point un message du genre « Devenez vous-même », et ce afin de nous convaincre de rejoindre l’armée (un lieu où tout le monde s’habille pareil, pense pareil et se coupe les cheveux près du crâne), est d’une malhonnêteté sans nom envers notre génération.
Ce que cette génération a besoin d’entendre, c’est justement l’inverse. On nous a trop dit ce mensonge : plus tard, tu feras ce que tu voudras. Et derrière, on nous parachutait dans un monde et une métrique dont nous ignorons tout, parce que justement, nous sommes persuadés depuis belle lurette que nous nous suffirons à nous-mêmes.
Il faut absolument que nous sortions du message autocentré, de ce nombrilisme ahuri et vulgaire qui depuis le berceau des enfants rois planent au-dessus de nos têtes comme un mauvais présage. Ce même nombrilisme sur lequel l’Armée de terre ose jouer ! Et qui est dangereux ! à l’armée, comme ailleurs. Donneriez-vous à un jeune homme une mitraillette en lui disant : « Deviens toi-même » ?
Justement, cette génération ne doit pas devenir elle-même, elle l’est déjà suffisamment, elle doit devenir « les autres ». C’est par les autres, l’ouverture, l’écoute (en un mot comme en mille, l’inverse de l’armée), que passera pour nos consciences une redéfinition du mot « liberté ». Nietzsche est mort fou à lier, ne l’oublions pas.
Guillaume Sire





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